manifeste

Je crée comme l’oiseau bat des ailes, pour ne pas tomber. Cependant, « qui » crée ? L’envol appartient au détachement.
Cesser de revendiquer quelque appartenance, ne pas s’astreindre aux limites du mental, allez vers le réel, lâcher nos prétendus acquis ; s’affranchir du danseur pour célébrer la danse. Une fois le “je” dissout, tout “jeu” devient possible.bio-003

Tenir à jour et à nuit ce journal improbable, déraisonnable mais pas sans raison. Rien à capturer ou à figer, au contraire, c’est la trépidation du monde, la palpitation d’un instant qui m’interpelle. Floue ou non, la « netteté » d’une vision est principalement liée à l’intégrité de son processus.

Le réel surgit quand je cesse de prétendre l’objectiver par l’exercice de ma volonté ou du conditionnement de ma pensée. Dès lors la création incarne l’honnêteté des émotions, sa subjectivité assume la relation à notre singulière vérité. Le discernement surgit quand je sens et non quand je sais, ainsi pouvons-nous enlacer l’unicité dans l’universel.
Ce qui inspire mon cœur n’est pas tant mon existence propre que la disponibilité à la Vie qui la traverse. Refermer la “belle histoire” promue par les marchands de rêves pour s’ouvrir au vertige d’une vie pleine, jusqu’en ses paradoxes.

La nature m’apprend à me réconcilier avec moi-même et les autres. Les animaux ont particulièrement participé à m’apaiser face à ce que je percevais comme des injustices. L’évidence de leur présence, leur ancrage spontané, m’a donné accès à une respiration plus sereine. Auprès d’eux, j’ai eu conscience de la différence notable entre la perfection ostentatoire à laquelle mes semblables prétendent trop souvent, et la justesse qui ne revendique rien, elle est. Humblement, j’observe cette nature et la reconnais comme seule norme tangible face aux mutations de nos sociétés. Il n’est pas ici question de chercher l’opposition ou de créer une hiérarchie entre l’Homme et la Nature, mais bien de faire entendre au premier qu’il émane de la seconde, et que jamais il n’a conquis quoi que ce soit de pérenne quand il la profane. Je vis cela comme je respire, apprenant pas à pas à transcender le tumulte en contemplation.

Longtemps il fut essentiellement question de photographie dans mon rapport au monde, aujourd’hui la palette s’étend à l’écriture, la vidéo, la mise en scène, l’enseignement, l’interprétation, autant de mouvements prompts à accueillir l’élan vers l’infini horizon. Cette multiplicité est l’expression de la nécessaire cohésion à embras(s)er les différentes colorations de la vie, un acte de foi pour témoigner combien la Vie nous aime.

Vivre, créer, quelque forme que cela prend, engage l’être entier dans l’évènement. S’inscrire inconditionnellement dans la juste distance formulée par notre pleine présence, non-identifiée à l’imaginaire de nos craintes et de nos désirs. Ainsi communier avec le flux du monde par les chemins de l’apaisement. Se confier tant aux sens qu’à l’intelligence, renouer avec les instincts éclairés, accepter le paradoxe pour cesser de souscrire à la contradiction, et enfin cohabiter avec nos forces obscures comme promesse de lumière.
Cette perspective est une acuité fragile, une vision de l’immédiat et du lointain, l’inconnu à explorer forge son intensité. Conquête verticale dont l’issue sera la chute, mais je ne tombe pas, le vertige des gouffres est celui des révélations.

Jean-François Spricigo